Avec un « oui » massif au référendum du 21 septembre, la Guinée s’engage sur la voie d’une nouvelle Constitution qui redéfinit le paysage institutionnel du pays. Alors que la junte au pouvoir salue une « victoire démocratique », l’opposition dénonce un processus biaisé et craint une consolidation autoritaire du régime.
Conakry, 24 septembre 2025.La Guinée traverse une phase charnière de sa transition politique. Selon les résultats provisoires publiés par la Commission électorale nationale indépendante (CENI), 88,7 % des électeurs ont voté en faveur de la nouvelle Constitution, avec un taux de participation officiel de 61 %.
Le texte, soutenu par le gouvernement du colonel Mamadi Doumbouya, prévoit notamment l’allongement du mandat présidentiel à six ans, la création d’un Sénat, et la restructuration du Conseil constitutionnel.
Pour la junte au pouvoir, ce vote constitue une étape essentielle vers la « normalisation institutionnelle » du pays, après le coup d’État de septembre 2021 qui avait renversé l’ancien président Alpha Condé.
« Ce référendum est la preuve que le peuple guinéen aspire à la stabilité et à la souveraineté retrouvée », a déclaré Doumbouya dans un discours prononcé devant ses partisans à Conakry, promettant des élections générales pour décembre 2025.
Le scrutin du 21 septembre s’est déroulé sous haute surveillance sécuritaire.
Dans plusieurs quartiers de Conakry, notamment à Ratoma et Matoto, la présence des forces de défense a été massive.
Des témoignages recueillis par NewTimeNews évoquent des fouilles systématiques et la dispersion de petits rassemblements de manifestants hostiles au référendum.
Le principal front d’opposition, regroupé au sein du Front national pour la défense de la démocratie (FNDD), avait appelé au boycott du scrutin, accusant la junte d’avoir organisé un processus unilatéral.
« Ce texte n’a pas été débattu de manière inclusive. C’est une Constitution imposée par une minorité au pouvoir, sous couvert d’une transition », dénonce Cellou Dalein Diallo, figure de l’opposition guinéenne en exil.
Des incidents isolés ont été rapportés dans la ville de Labé et dans certaines préfectures de Haute-Guinée, où des bureaux de vote ont été saccagés. La CENI a toutefois minimisé l’impact de ces perturbations, affirmant que le scrutin s’était globalement déroulé « dans le calme ».
La nouvelle Constitution introduit plusieurs changements majeurs :
- Allongement du mandat présidentiel de cinq à six ans, renouvelable une seule fois.
- Création d’un Sénat, censé jouer un rôle de contre-pouvoir à l’Assemblée nationale.
- Renforcement des prérogatives de l’armée dans la gestion des situations d’urgence
- Révision du rôle du Conseil constitutionnel, désormais nommé majoritairement par le président. Pour le gouvernement, ces dispositions visent à moderniser l’État et à garantir une meilleure gouvernance.
- Mais pour l’opposition et une partie de la société civile, elles ouvrent la voie à une concentration accrue des pouvoirs dans les mains de l’exécutif et de l’armée.
- « Derrière les apparences de réforme, il s’agit surtout de légitimer une militarisation durable du pouvoir », analyse Fatoumata Barry, politologue et membre du collectif citoyen Guinée Debout.
- La communauté internationale a réagi avec prudence.
- L’Union africaine (UA) a salué « une étape importante dans la transition », tout en rappelant la nécessité d’organiser des élections inclusives et transparentes.
- Les Nations unies ont insisté sur la protection des libertés publiques, notamment la liberté de la presse et de manifestation.
- En revanche, plusieurs ONG internationales, dont Amnesty International et Human Rights Watch, se montrent plus critiques.
- Dans un communiqué conjoint, elles affirment que le climat de peur et de répression observé en Guinée est incompatible avec l’idée d’un véritable processus démocratique.
- « Les Guinéens ont besoin d’un débat ouvert, pas d’un plébiscite sous surveillance militaire », souligne le communiqué.
- Sur le terrain, les avis sont profondément partagé . Dans le quartier de Kaloum, bastion du pouvoir à Conakry, de nombreux habitants ont célébré la victoire du « oui » dans les rues, brandissant des drapeaux guinéens et scandant le nom de Doumbouya.
- À l’inverse, dans certaines communes de l’intérieur du pays, des marches silencieuses ont été organisées pour protester contre le résultat, malgré l’interdiction des rassemblements.
- « Nous ne voulons pas d’un retour à la dictature. Ce pays a déjà trop souffert », confie Aboubacar Soumah, jeune militant rencontré à Labé, qui prévoit de continuer la mobilisation avec son collectif.
- Le cas guinéen s’inscrit dans une tendance plus large en Afrique de l’Ouest, où plusieurs régimes militaires ont pris le pouvoir ces dernières années, notamment au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
- Ces transitions sont souvent justifiées par la nécessité de restaurer l’ordre face au terrorisme et à la corruption, mais elles soulèvent des inquiétudes sur l’avenir de la démocratie dans la région.
- « L’Afrique de l’Ouest est à un tournant. La Guinée sera un test : soit elle parvient à une transition réussie, soit elle consolide la vague autoritaire actuelle », estime Dr. Issa Konaté, chercheur au Centre d’études stratégiques de Dakar.
